Je suis né en 1971 à Niort. Vous me permettrez de ne pas m'étendre sur mon enfance et mon adolescence : je préfère éviter de tomber dans le cliché éculé d'une étude psychologique de comptoir (ou de femme de ménage si vous préférez).
Je suis un étudiant de bon niveau sans être brillant. Mon bac en poche, sans objectif précis alors, j'intègre l'Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux. Je travaille quelques temps dans une société de conseil avant d'être reçu en janvier 1996 à l'Ecole Nationale de la Magistrature avec la ferme intention de faire une carrière dans le domaine pénal. Si j'avais su … Non, je ne dois pas dire cela, c'est bien mieux ainsi.
J'y vis une période exaltante sur le plan de ma personnalité : qu'il est bon de s'entendre dire que l'on a nécessairement raison, que l'on ne peut même avoir tort, que c'est notre fonction sociale. Certains diront par la suite que mon caractère rigide, ma personnalité, se prêtaient parfaitement à cet enseignement visant à exclure tout doute. C'est vrai, et puis après ? Il faut bien que Justice soit rendue et, pour cela, que des hommes soient capables d'assumer le poids de cette charge, celle de juger des hommes au nom des hommes, de la République. Là où d'autres se sentent écrasés par son poids, j'ai adoré être investi de cette mission. Toujours est-il que je sors de l’ENM en 2000, classé dans le ventre mou de ma promotion (91ème sur 161 pour ceux qui affectionnent les chiffres), empli de certitudes sur le droit, les hommes, la Justice.
Mon classement ne me permettant pas d'être particulièrement sélectif quant à mon affectation, je suis nommé certes juge d'instruction (c'est bien) mais au TGI de Boulogne Sur Mer. Nous sommes le 1er septembre 2000. Je me dis alors que débuter dans une petite juridiction me permettra d'avoir plus rapidement des responsabilités. Je vais être gâté.
En décembre 2000, les services sociaux de Boulogne Sur Mer font état de soupçons d'abus sexuels sur mineurs dans un quartier populaire d'Outreau, La Tour du Renard. Au gré du tableau des permanences, je suis chargé en février 2001 de cette instruction. J'ai 29 ans. Je ne le sais pas encore mais ma vie est sur le point de basculer.
Les faits sont tout aussi sordides que simples : dans un milieu défavorisé, des enfants sont abusés sexuellement par leurs proches mais également prostitués au bénéfice de tiers dont des notables locaux. Du Zola, me dis-je, bien appuyé sur mon vécu et ma culture de bourgeois de province ; mais pouvais-je vraiment échapper à ces réalités sociales au sein de cette juridiction du Pas de Calais ? Non, bien entendu. Heureusement pour moi, le traitement du dossier est facilité par les déclarations d'un des principaux protagonistes, Myriam Badaoui, et celles des enfants : leur concordance partielle constitue un fil d'Ariane, et peu importent les éléments dissonants, lesquels ne sauraient induire un doute dans mon esprit. Un doute ! Moi, un magistrat, moi, Fabrice Burgaud ! Pfuf …
Tel que l'on me l'a appris à L'ENM, je ne me laisse surtout pas influencer par le bruit des Avocats. C'est bizarre comme certains d'entre eux se désintéressent du dossier tandis que d'autres s'y accrochent. Surtout, je n'aimerais pas être poussé par la cupidité et l'égocentrisme comme ils le sont : quelle bassesse, quelle fonction sociale méprisable lorsqu'elle est exercée de la sorte !
L'instruction se déroule donc sans accroc : j'investigue, j'accumule des éléments à charge, le Parquet m'appuie sans réserve, le JLD place en détention toutes les personnes que je soupçonne et la chambre de l'instruction confirme mes décisions. Je suis vraiment bien dans cette corporation des magistrats.
La gestion de ce dossier d'une main de maître, comme un vieux briscard, m'ouvre les portes d'une promotion : j'intègre la cellule anti terroriste du Parquet de Paris en juillet 2002. Je poursuis ma quête de pénal.
Mon successeur à Boulogne Sur Mer termine l'instruction dans la droite ligne de ce que j'ai fait et signe une ordonnance de mise en accusation accablante à l'égard de 17 personnes, pas moins. Je suis fier d'avoir participé à cette œuvre de Justice.
Au mois de mai 2004, lors du procès devant la Cour d’Assises du Pas de Calais, je suis entendu et rends compte de mes investigations. Bizarrement, mon supérieur hiérarchique, le Procureur Bot, me fait accompagner par une magistrate spécialisée dans la communication lorsque je me rends à Saint Omer. Je comprends vite pourquoi : tout en reconnaissant les viols qu’elle a commis, Myriam Badaoui, mon sherpa dans ce dossier, disculpe à la Barre la plupart des accusés, ceux qu’elle m’avait présentés comme des coupables et que j’avais fait incarcérer. On ne peut vraiment faire confiance à personne. A t’elle été victime de pressions pour modifier ainsi sa version des faits ? Ou bien a t’elle été achetée ? On voit de telles choses en ce bas monde, vous savez, rien ne m’étonne. La Justice passe néanmoins, avec clémence : les 4 qui reconnaissent leur culpabilité sont condamnés, tout comme 6 des 13 personnes niant les faits. Sept acquittés ? Le jury populaire n’a donc pas eu la même clairvoyance que l’ensemble des magistrats professionnels qui ont traité ce dossier. Mais que croient-ils, les gens ? C’est un métier d’être magistrat ! Quand je pense aux insultes que j’ai essuyées, aux menaces que j’ai reçues … C’est une honte. J’ai même dû être placé sous protection policière. Et les journalistes, ceux là même qui jusqu’alors pointaient du doigt les accusés, les voilà qui prennent le parti de ces derniers maintenant : on aura tout vu. Sur les conseils de ma hiérarchie et de mes pairs, je prends toutefois 2 avocats, juste au cas où. Heureusement que tous les avocats ne sont pas comme ceux que j’ai affrontés et savent croire en la vérité, celle qui ressort de mon dossier d’instruction.
Comme tous les coupables, les condamnés font appel, bien entendu. Et nous voilà repartis pour un tour. Que de temps perdu …
Avant le procès d’appel, l’Union Syndicale des Magistrats me soutient toujours, bien entendu, mais je sens certains collègues parfois moins solidaires, sans que j’arrive à me l’expliquer. Je ne comprends pas non plus pourquoi le Parquet n’a pas fait appel des acquittements : certains magistrats sont une énigme pour moi.
Et puis l’inimaginable se produit : en décembre 2005, les 6 condamnés en première instance, ceux qui prétendaient être innocents, sont acquittés eux aussi ! J’ai déjà affronté une forte tempête et voilà que je dois désormais faire face à un ouragan. L’opinion publique, si prompte par ailleurs à une sévérité sans nom à l’égard des pédophiles mais également des juges qui les laissent en liberté, prend fait et cause pour ces 13 personnes disculpées tardivement. L’USM est toujours avec moi et les étudiants de l’ENM proposent de donner mon nom à leur promotion ; ils n’en sont dissuadés que pour de sombres motifs de communication, ce que je comprends mais déplore. Surtout, les regards de mes collègues se dérobent de plus en plus souvent dans les couloirs du Palais. Je ressens également une gêne chez mes proches. Mais merde, quoi, je n’y suis pour rien, moi ! Qui sait si ces 13 acquittés ne sont pas coupables finalement, hein ? Et sinon, qui pouvait être certain de leur innocence jusqu’en 2004 ? Pas moi, pas mon successeur, pas le Parquet, pas le JLD, pas la Chambre de l’instruction ! Quelle injustice que je sois ainsi vilipendé personnellement.
Et comme si ce n’était pas assez, une commission parlementaire est mise en place. Décidemment, on aura tout vu … Dans un premier temps, je vis très mal cette nouvelle étape si inhabituelle dans un dossier pénal : pourquoi moi, un magistrat professionnel, dois je rendre des comptes à des élus, à des politiques ?
Et puis, sorti du cadre juridictionnel qui est mon quotidien, celui dans lequel j’ai appris que je ne pouvais avoir tort, je vais écouter et comprendre des choses que j’avais refusées ne serait ce que d’entendre : la douleur des innocents injustement accusés bien entendu mais surtout la contradiction dans mon mode de pensée, dans ma réflexion, dans ma motivation, dans ma manière d’être magistrat elle-même. Je vais écouter et comprendre, écouter pour comprendre. Comprendre que le doute est un bien, que sans lui, la Justice prête le flanc à l’injustice. Comprendre que s’il est difficile d’être juge, il ne faut pas compenser cette charge morale par de la suffisance et autant de certitudes factices.
Alors, devant cette commission, face aux acquittés surtout, je vais présenter mes excuses pour avoir été un magistrat en oubliant d’être un juge.
Désormais, l’USM ne me soutient plus et les étudiants de l’ENM non plus. Des collègues, je n’en ai plus : j’ai démissionné de la magistrature, déçu de son incapacité à faire son auto critique
Désormais, moi, Fabrice Burgaud, 38 ans, ex magistrat, je peux le dire : je suis un homme, je suis faillible, j’en assume la responsabilité.
Julien Salomon